Derrière le mythe d’O-Sensei – La partie Ura de la vie de Morihei Ueshiba

Si l’histoire de Morihei Ueshiba, le fondateur de l’aïkido, n’est pas contée de la même manière dans tous les dojos, sa figure reste toujours au centre du Kamiza. Impossible de l’ignorer : son portrait est salué à chaque début et fin de cours. On se prosterne, on dit merci. Mais qui est cette personne qui mérite tant d’admiration ?

Les arts martiaux ne sont-ils pas communs à toute l’humanité ? Comment une personne peut-elle être fondateur d’un art si ses formes martiales ne proviennent que d’autres sources plus anciennes ?
Si l’on ne peut que redécouvrir les techniques des arts martiaux, alors il doit y avoir autre chose qui justifie cette admiration ? Ou s’agit-il, depuis le début, d’un écran de fumée ?

Le kamiza au dojo d’Iwama
Le kamiza au dojo d’Iwama

Un art de paix ?

Pendant longtemps, la justification de l’aïkido en tant qu’art révolutionnaire était cette image d’art martial de la paix. Un art sans compétition, où le but était de transformer son adversaire, en utilisant sa force contre lui, et à l’empêcher de faire du mal.

Un art créé par un homme incroyable, ayant rassemblé les techniques de multiples arts martiaux[1] et sa religion[2] pour créer quelque chose de nouveau.

Cet art martial était présenté comme plus raffiné que tout autre, un art qui amènerait la réconciliation entre ennemis par une sorte d’amour désintéressé. (…) Ce qu’une personne apprenait sur le tapis se transfèrerait, d’une manière ou d’une autre, vers sa vie à l’extérieur. Tous ces éléments étant incarnés, tel qu’on le racontait, en la personne de Morihei Ueshiba, le fondateur de l’aïkido mort quelques années plus tôt. [3]

Cette vision de l’aïkido a été largement répandue et a culminé des années après la mort d’O-sensei avec la publication du livre « L’art de la paix« , reprenant ses écrits et paroles compilées et traduites par John Steven. C’est donc tout un mythe qui s’est créé autour de cet art martial nouveau et différent des autres « sports » de combats. Pour convenir à cette définition, l’existence problématique de la compétition en aïkido, pourtant très importante dans le courant de Tomiki Kenji, a été passée sous silence. Encore en 2020, l’administration de l’Aikikai (le groupe principal d’aïkido dans le monde) a publié une déclaration controversée reniant toute forme de compétition en aïkido.[4]

Il y a des années, j’étais à une présentation ou un jeune homme sincère avait demandé à Ueshiba Kisshomaru l’âge de son père quand il avait adopté le pacifisme. Il lui fallut un moment pour comprendre le sens de sa question, et quand il comprit finalement, il se mit à rire et dit, « Mon père n’avait rien d’un pacifiste. » [3] 

Afin de grandir encore la légende de Morihei Ueshiba, le nom de son professeur, Sokaku Takeda a également été oublié. Pendant des années, Ueshiba fut pourtant un élève dévoué de Takeda, l’invitant même à vivre chez lui d’abord en Hokkaido, puis pendant plus de 6 mois en 1922 à Ayabe. Il avait reçu de sa part un Kyoju Dairi, une licence d’enseignement, et transmettais son art sous le nom Daito-ryu. L’aïkido et le Daito-ryu sont toujours si semblables aujourd’hui qu’il est difficile de trouver des techniques qui ne soient pas communes aux deux arts.[5] Malgré tout cela, le nom Daito-ryu fut effacé par l’organisation principale de l’aïkido.

Aujourd’hui, grâce aux efforts de plusieurs historiens qui ont remis en doute la version officielle donnée par l’Aikikai, l’influence du Daito-ryu sur l’aïkido est reconnue par tous. Il est encore possible de spéculer sur les apports et les différences amenées par Ueshiba,[6] mais il ne serait pas faux de voir l’aïkido comme une « version Ueshiba » du Daito-ryu aiki-jujutsu.

Morihei Ueshiba devant l'inscription Daito-Ryu et Aikido
On peut voir écrit « Daito-ryu Aiki-jujutsu » sur la photo originale, modifié ensuite grossièrement en Aïkido[7]

La face Ura de Morihei Ueshiba

Au-delà des origines techniques, il reste cependant le mythe d’O-sensei. Morihei Ueshiba était un homme qui avait accompli beaucoup de choses incroyables. Il avait voyagé aux quatre coins du Japon et participé à un projet de repeuplement de l’Hokkaido dans les terres froides du nord du Japon. C’était aussi quelqu’un de religieux et plein d’ambition, partit conquérir la Mongolie avec une armée de quelques fanatiques guidés par Onisaburo Deguchi.[8] Un homme qui pouvait renverser les plus grands sumotoris et qui avait convaincu beaucoup d’autres maitres d’arts martiaux.[9]

Quand je découvrais O-sensei pour la première fois, à travers sa description dans quelques livres et articles ainsi qu’avec les témoignages de mon professeur, et ami, Terry Dobson, je l’imaginais comme un guerrier-sage, un homme qui possédait des pouvoirs inexplicables. Les histoires étaient farfelues, allant de la télépathie jusqu’à la téléportation et l’évitement des balles. (…)

Un tel homme est inaccessible pour moi. [3] 

Ueshiba n’hésitait pas à parler des heures durant de ses visions d’un monde en harmonie, un monde en paix où l’homme était le pont entre la terre et le ciel. S’il était tant encensé pour son côté religieux, ses héritiers ont habilement évité de mentionner les aspects les plus sombres de sa religion shinto. Lorsque Ueshiba parlait d’un monde idéal, il faisait référence à un Japon unis sous la dictature de l’empereur (« La démocratie c’est l’empereur », avait-il déclaré dans une interview), qui gouvernerait le reste du monde.

Que pouvez-vous faire avec un saint ? Vous pouvez vous asseoir à ses pieds et le servir. Vous pouvez suspendre sa photo au mur et le saluer. Vous pouvez vous assurer qu’il soit bien supporté en glissant de la monnaie dans l’autel du salon plutôt que directement dans ses mains afin que chaque jour il puisse tendre les mains vers le ciel et s’écrier, « Regardez ce que les dieux nous ont donné. » [3] 

Mais Morihei Ueshiba n’était pas un saint, c’était un homme d’extrême droite qui ne craignait pas la violence ou les solutions radicales. Il a invité de nombreuses fois des terroristes et conspirateurs à se réunir chez lui. Il tenait en haute estime des gens tels qu’Okamato Shumei, un complotiste qui fut jugé à la fin de la Seconde Guerre mondiale, des membres du Sakurakai ou Onisaburo Deguchi dont la secte fut condamnée sévèrement suite aux agissements de ses membres et de Deguchi lui-même.[8]

Ueshiba évita la prison de justesse, d’abord en Mongolie puis après l’interdiction de l’Omoto, grâce à ses connaissances hauts-placées. La secte l’ayant mis en relation avec plusieurs ultra-nationalistes qui occupaient parfois des postes élevés dans l’armée.

Ces terroristes l’avaient-ils intimidé ? Ou les fascinaient-ils, ces hommes d’idéaux et de volonté de fer, qui semblaient laisser leurs marques sur le monde de manière presque trop réaliste, particulièrement en comparaison avec sa poursuite de Deguchi dans son royaume fantaisiste en Mongolie, ou son volontariat en tant que garde du corps pour des militaires planifiant un coup ? Ayant dû me débattre personnellement avec certains de ces problèmes, particulièrement en ce qui concerne l’attrait opposé du pouvoir à tout prix face aux actions morales, de la loyauté à autrui face à l’intégrité individuelle, du besoin d’être guidé par un enseignant plus fort, et de la haine envers cette même personne pour avoir révélé mes propres faiblesses par la vertu de sa force.

C’est à partir de ce fatras de faiblesses et de défauts combinés à une dévotion religieuse, un génie créatif, et un désir honnête de contribuer d’une certaine façon au bien de l’humanité, qu’il lui a été possible de créer les principes d’aïkido, un art qui a changé une partie du monde.

C’est cette incarnation de Ueshiba qui a quelque chose à m’offrir. [3]

Duel avec O-Sensei – Lutte avec le mythe du guerrier sage

Les citations utilisées dans cet article proviennent du livre d’Ellis Amdur : Duel avec O-Sensei. Un récit honnête et sans détour qui vous fera voir le côté Ura de Morihei Ueshiba et de l’aïkido. C’est aussi l’histoire d’un pratiquant au parcours exceptionnel qui nous raconte comment il a quitté l’aïkido après en avoir fait sa priorité pendant plusieurs années. Avec de multiples anecdotes et essais sur la nature des arts martiaux, il nous partage ce qu’il a pu retirer de la pratique et nous questionne sur ce que nous recherchons en apprenant l’aïkido. Ellis Amdur, en plus d’être l’enseignant principal du Toda-Ha buko-ryu et de l’Araki ryu, est un expert en intervention dans des situations de crises. Un domaine de la psychologie pour lequel il a d’ailleurs également écrit de nombreux autres livres.

Je vous recommande donc vivement la lecture de Duel avec O-Sensei, disponible dès maintenant sur Amazon :

Couverture de Duel avec O-Sensei


 

[1] Morihei Ueshiba aurait en effet étudiés, au moins partiellement, dans toutes les écoles d’arts martiaux suivantes :

  • Sumo
  • Judo
  • Kito-ryu jujutsu
  • Shinkage-ryu
  • Goto-ha Yagyu-ryu
  • Tenjin Shin’yo ryu jujutsu

Les premières versions officielles déclaraient qu’O-sensei s’était donc entrainée dans beaucoup d’arts martiaux et koryus différents et en avait retiré l’essence, mais passaient sous silence sa plus grande influence : le Daito-ryu.

Si l’on peut regretter le manque d’honnêteté de l’Aikikai en la matière. Il faut noter tout de même que cette version de l’histoire a peut-être contribué à relancer l’aïkido après la guerre. En effet, l’aïkido aurait été un des premiers arts martiaux à être de nouveau autorisé par les autorités américaines d’occupation dès 1948. (Kisshomaru Ueshiba, l’Esprit de l’Aïkido, Budo Éditions, 1998, p. 121)

[2] Dès l’âge de 6 ans, Ueshiba semblait avoir un attrait pour les religions bouddhistes et Shinto. Il finit par se convertir complètement à la religion Omoto en 1920. Mais le nom Omoto est souvent oublié au profit d’une « philosophie » de paix plus facile à accepter.

[3] Voir Ellis Amdur, Duel avec O-Sensei : Lutte avec le mythe du guerrier sage, Aikido Italia Network Publishing, 2020 (ISBN-13 979-8782521769)

[4] Déclaration faite en fin 2019, début 2020, signée par Mitsuteru Ueshiba.

Il est à noter qu’au moins 4 des élèves de Morihei Ueshiba ont lancé des fédérations incluant une forme de compétition et Morihei Ueshiba lui-même n’empêchait pas ses élèves de rivaliser entre eux après les cours.

[5] En 2008, John Discroll a entrepris une compilation des techniques d’Aïkido et de Daito-ryu pour finalement trouver une corrélation de 82% et une technique dont l’origine semblait être différente : Koshi-nage. Voir ses articles ici (en anglais) :
Correlation of Aikido and Daito-Ryu Waza,
Of Oak Leaves, Blind Hogs, and an Acorn, the Origin of O’Sensei’s Koshi Nage.

[6] Pour une discussion plus profonde sur les différences entre l’Aïkido et le Daito-ryu, je vous invite à consulter l’article de Philippe Voarino : l’ombre du Daito-Ryu

[7] Pour plus de détails concernant l’appellation de l’art de Morihei Ueshiba et l’histoire de cette photo, consultez cet article d’AikidoSangenkai (en anglais) : Ueshiba-ha Daito-ryu Aiki-jujutsu

[8] En 1921, les quartiers de l’Omoto-Kyo furent détruits et Deguchi fut arrêté et emprisonné pour un crime de lèse-majesté. Deguchi fut ensuite arrêté à nouveau en Mongolie par les autorités chinoises et remis en prison une fois de retour au Japon pour non-respect des conditions de sa libération. Finalement, en 1935, le gouvernement s’attaqua à nouveau à l’Omoto-Kyo, rendu illégal jusqu’en 1946. L’Omoto-Kyo fut donc la première organisation religieuse à être condamnée sous la Loi de préservation de la Paix. Deguchi fut quant à lui emprisonné à nouveau de 1935 à 1942 avant de décéder en 1948.

[9] Jigoro Kano, le fondateur du Judo, a notamment déclaré en voyant une démonstration d’aïkido qu’il s’agissait de « son budo idéal« . En 1939, Ueshiba renverse le Sumotori Tenryu en démonstration, une anecdote souvent reprise pour démontrer ses capacités. Morihei Ueshiba avait également l’appui de nombreux généraux, ce qui lui valut de faire une démonstration pour l’empereur et d’enseigner pendant quelques temps à l’école d’espionnage de Nakano.

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